dimanche 7 juillet 2013

Tristes tropiques : plaidoyer pour un tourisme de proximité

Lever les yeux vers le Vercors ou regarder les îles de la Madeleine à l’Orient (depuis Montréal) est un bon moyen de pécho de l’exotisme à faible coût. Et la bonne nouvelle, c’est que plus l’exotisme est proche, plus on est assurés de ne croiser personne sur sa route.

Prôner l’enracinement par l’assiette et critiquer Zara est une chose. Mais avouer que visiter le Pérou par millions est une ineptie demande un certain courage intellectuel, que je n’ai pas le loisir d’observer souvent. Tous ces Occidentaux qui traversent le globe pour poser leur cul dans le sable de l’Océan Indien ont-ils seulement conscience des conséquences dramatiques de leur désir de flotte azure ? Du bétonnage des côtes, des habitants chassés de leurs propres plages, contre une semaine de spa ? De ce coin de paradis auquel se raccrochaient ceux qui n’avaient rien et qui en sont chassés par la simple force du marketing ? Pourquoi les Maldives, la Barbade, les Bahamas, les Seychelles plutôt que Sainte-Lucie, les Antilles Néerlandaises, la Grenade ? Comment le hasard et la stratégie d’un cabinet de consulting ont détruit des bouts de terre perdus dans la mer, que le monde ignorait encore il y a cinquante ans ? Est-ce vraiment ce « tourisme » auquel on se forme dans les écoles que nous/ils méritons/méritent ?

Depuis un paquet de décennies seulement une poignée de gosses et de cadres estiment que le niveau de réussite s’évalue aux milliers de kilomètres effectués. Cet exotisme low-cost et facile a tué le mythe du voyageur et de la découverte. Qui sommes-nous, Conquistadores de la fin de l’Histoire, pouvant rejoindre Lhasa en train, pour débarquer sur une terre qui ne nous appartient pas, troquant nos euros contre des dollars pour enrichir artificiellement une population qui quitte ses campagnes pour nous permettre de réaliser nos fantasmes de touristes ? Combien de familles de Chine ont renoncé à leur maison et à leur relative liberté pour devenir des esclaves nettoyant en continu l’aéroport d’une mégapole ? Quid des Indiens du Brésil, chers à ce cher Lévi-Strauss, venus grossir les favellas de Rio contre un job de cireurs de chaussures de Yankees ? Notre désir d’exotisme a conduit à la destruction de la faune et de la flore de coins perdus, à l’exil de gens que certains dénigrent ici, notre propre immigration temporaire chez eux perpétuant le mythe Delnortedorado, où tout le monde ramasse l’argent poussé sur les arbres. Question qui tue aux militants anti-immigration : et notre immigration à nous, avec nos shorts dans des temples, nos tongs dans des favellas, nos canettes de Coca dans la forêt vierge, est-elle vraiment moins destructrice que celle que vous rêvez de « renvoyer chez eux » ? Et comment nous, Européens/Occidentaux, pouvons-nous inspirer autre chose que du mépris quand nos femmes ménopausées vont se faire sauter au Sénégal tandis que Monsieur va à Pukhet et que leur fille unique se travestit en Africaine dans sa fac de psycho à Lyon 2 ?

À Paris, j’ai ressenti l’incompréhension de l’indigène et la colère sourde, devant les Asiatiques Hello Kitty qui font des V avec leurs doigts devant une statue de Saint Michel ou une cathédrale, lieu sacré, aussi vide soit-il pendant la messe. M’est alors venue une révélation : le tourisme tue. Le tourisme me transforme en bête de zoo, en caricature de moi-même, le tourisme m’expulse de Paris, faute aux loyers indécents, le tourisme me prive de mon droit primitif à être maître sur ma terre. Plus insidieux qu’une attaque nucléaire, il commet les mêmes dégâts sur le long terme. En tant qu’Européenne depuis des siècles, je suis ici chez moi. Et je préfère que les touristes n’achètent pas leur Vuitton, que le secteur du luxe fasse faillite mais que la capitale de ce qui est (malgré tout) mon pays, celui de ma mère et de ses parents, reste Paris plutôt que cet ensemble ignoble de brasseries surtaxant des gaufres décongelées.

La présence de touristes dans une église est aussi improbable et indécente que notre présence par millions (je le répète) au Machu Pichu (mis en danger par le tourisme de masse) et en Égypte, une terre réservée aux chercheurs et aux casse-cous, devenue club de vacances pour la classe moyenne abonnée chez Fram.

Au nom de quoi, celui de l’argent ?, puis-je m’inviter chez les autres ? Alors que traverser l’Atlantique était l’aventure d’une vie, que celui qui sortait de son village était le héros de la bourgade, nous voici devenus des fantômes livides, passant des contrôles de sécurité dans des aéroports identiques sur les cinq continents. Qui sommes-nous, à ne pas faire une randonnée dans l’année, pour avoir l’audace d’aller en Amazonie en avion ? Est-ce vraiment ça, l’exotisme ? Montrer son cul à la douane, enlever ses chaussures, manger de la ration à peine comestible sur une mini-table pliante, pour acheter des souvenirs d’usine et s’offrir une conscience équitable en prenant en photo des enfants indigènes dont on ne connait pas même le nom ? Dieu sait que je HAIS plus que tout (avec John Cage et les tatouages d’idéogrammes) les photos qui pourrissent le site du Routard, avec des Blancs et des ch’tis zenfants noirs trop meugnons, ces beaux Incas qui portent leur petit Indien dans le dos. Encore une fois, où est le respect dans ce vol de l’image ? Peut-on photographier des enfants qu’on ne connait pas, qu’on pourrait remplacer par n’importe quels autres enfants du bled d’à-côté ? On photographie un indigène comme un lion dans une réserve. Et c’est ce que nous devenons malgré nous-mêmes : des bêtes dans des cages.

Comme aurait dit CLS, le meilleur moyen de respecter les autres cultures est de ne pas les rencontrer. Le Berry, la Normandie et le Morvan n’attendent que vous. Et si vous avez le cœur bien accroché, vous pouvez regarder La terre des hommes rouges, dont la scène d’ouverture illustre tout mon propos :

Au bord d'un fleuve où glissent des touristes apparaît un groupe d'Indiens, masqués par un bosquet. Ils sont quasi nus, maquillés, apparemment stupéfaits de cette intrusion sur leur territoire. Ils lancent mollement une flèche qui tombe à l'eau. La scène suivante les montre ôtant leurs déguisements et percevant leur salaire de figurants, avant de s'en retourner dans la réserve où ils sont parqués.



lundi 24 juin 2013

« Un mal sans remède » : voyage au bout de la ville

Ignacio a 31 ans, l’âge de Rimbaud à sa mort. Las de tout, Ignacio n’a pas vraiment écrit dans sa vie, ni même essayé. Pour Ignacio, les jours s’écoulent, identiques ; c'est avec lourdeur, fatigue et bouche sèche qu'il quitte son lit. Et chaque matinée apporte une question, implacable et désagréable : quoi faire de ce nouveau paquet d’heures à tuer ?

Ignacio célèbre sa trente-et-unième année dans le (Santa Fe de) Bogotá des années soixante-dix. Il ne « travaille » pas (comme on dit), et parvient à décrocher régulièrement le téléphone pour demander de l’argent à sa mère, vieille, fatiguée, et délicieuse caricature de la bourgeoise qui mange des petits fours avec des gants. La Colombie de la vieille bourgeoisie n’est pas très différente de celle que vous avez pu approcher à la sortie de la messe dominicale. Ton pincé, mépris pour la province [1], amitiés douteuses avec le Clergé, les dentistes et les politocards véreux du coin. Garden parties et corruption, avec faïence directement importée de la partie septentrionale du continent. Ignacio ne commence donc pas ses journées par un emploi du temps pointu et calibré à la minute. Il souffre d’un autre mal, un mal sans remède : il a trop de temps à occuper.

Ignacio a pourtant bien une fiancée, Fina. Et sa mère l’apprécie, même si elle vient de Cali. À 27 ans, Fina commence à se lasser de l’oisiveté de son promis. En quête de sens, elle rêve de noces et de placenta. Ignacio est porté sur le sexe, comme tous ceux qui n’ont rien à branler de leur vie. Il aime ce qu’on appelle abusivement et maladroitement « la drogue ». C'est un décadent brillant, qui connait les mots et leur portée. Mais à trente-et-un ans, son ennui est indicible. La seule chose qui maintient Ignacio est (et c’est là toute la beauté de personnage a priori antipathique) un rêve : celui d’écrire un poème. Mais comment trouver l’inspiration quand on n'est plus orienté par l’aiguillon de la survie ? Peut-être en allant la chercher dans la crasse et en s’inventant des problèmes. Un talent indéniable que possède notre (super) (anti) héros.

Pour tuer les nuits, Ignacio flâne dans les coins les plus pourris de Bogotá, entre discothèques, bars et bordels. Sans aucune pudeur, il peut dire « mon amour » à une pute mineure. Les rues sont sales, bruyantes, et au milieu du capharnaüm surnagent quelques notes de trompettes, des voix graves de chanteurs de salsa et une vie, increvable. Bogotá  ce n'est pas Paris. Ce n'est pas New York. Ce n'est ni sophistiqué, ni moderne, ni connu, mais il y a une vie puissante, animale, chantée, une vie qui bouleverse dès les premières pages et vous laisse sur le carreau. L'alcool, la musique, le dédale des rues, les nausées d'Ignacio, ses rencontres, ses agressions, son errance dans la vie, lui inspireront son poème : l'oeuvre et le sens de son existence.

Un mal sans remède (Sin remedio) est un roman fort, qui fracasse le crâne et fait exploser le cœur. L'humour est rude et le cynisme bien présent, notamment dans les scènes au cours desquelles Ignacio rejoint ses amis, des palucheurs trotskistes, eux aussi issus des classes bourgeoises. Les années soixante-dix ne sont pas présentées comme des hauts lieux de la création, mais de la dépravation. Des réunions de chômeurs entretenus par Papa, des logorrhées aussi pathétiques qu'hilarantes, des odes à la gloire de Mao, un second degré impératif pour le kif. Ce roman, c'est la vie, la nuit, la mort, la poésie, et l'amour.

[1] « Muy querida tu novia, mijo […] Leonor me cuenta que es caleña. Pero en Cali hay niñas muy queridas. »

lundi 20 mai 2013

Montréal, la ville parfaite pour la fin de l'Histoire

Montréal est comme un village dans ce vaste continent. Le canal Lachine, les magnifiques halles du marché Atwater, le Saint-Laurent donnent à la ville un cachet presque « authentique », une gageure de ce côté de l'Atlantique ! Des petites rues piétonnes sans un bruit parviennent à faire oublier que l'on est dans la plus importante ville du Québec, où réside - à défaut de vivre - près d'un Québécois sur deux. Des vélos sur les quais, des usines désaffectées reconverties en lofts, quelques vraies boulangeries, il y a en apparence une qualité de vie supérieure à celle des cousines Toronto et Nouvelle-York.

Certains quartiers près de l'eau offrent aux passants curieux des ruines plaisantes et intactes de la Nouvelle-France. Elles sont même trop belles pour les touristes, on ne vient pas en Amérique du Nord pour la pierre mais pour le ciment. Les villes de ce continent n'ont jamais d'histoire, elles sont en perpétuelle mutation. Si un bâtiment tombe, on reconstruit dessus. Indéfiniment, croyait-on. Tout doit être fonctionnel, pratique et peu viable. Pour une installation internet chez vous, préparez-vous psychologiquement à ce que vos murs ressemblent en moins de cinq minutes à une tranche d'emmental. On ne réfléchit pas avant de faire un trou. Internet, c'est un gros fil qui longe vos murs et qui sort dans la rue pour rejoindre le pilier électrique. Le même principe que l'antenne qui sort du tram. L'hiver, ça fait perdre de la chaleur, imaginez. Peu importe, on chauffe un peu plus. L'installation est dégueulasse, visible, pas esthétique pour un sou (hors taxes). Mais ici, l'esthétique, rien à palucher. Une fois internet et son câble odieux installé dans votre doux foyer foré, vous réalisez que la wifi est en option. Une conseillère au lexique appris par cœur vous indiquera le prix, hors taxes. Vous mettrez trois quarts d'heure à pied pour vous rendre à la zone industrielle la plus proche afin d'acheter un routeur. Vous désirerez également prendre un téléphone fixe, le moins cher possible. Vous découvrez alors que le téléphone le moins cher se vend par lot de deux. Une vague de nostalgie immense pour la Freebox vous fait frissonner.

Ici, vous ne pourrez JAMAIS passer une journée sans sortir votre fric. Les formats sont toujours trop gros, encourageant le gaspillage et les repas préparés n'importe comment n'importe quand. Vous trouvez effectivement du jus d'orange au galon, mais pas du bon, pas du « bio », de l'infâme concentré qui vous fait chier mauvais. Le pain n'a pas de goût MAIS on peut l'acheter au kilo, sous blister. La qualité est en revanche hors de prix. Soudain, vous prenez conscience que le brocolis est un produit de luxe. Votre rectum souffre d'une hémorragie à la simple évocation de légumes dignes de ce nom. Il y a bien des marchés avec des produits frais, mais le rythme de vie ne permet pas d'y aller - dans le cas le plus optimiste - une fois par semaine. Et si vous n'avez pas de voiture en Amérique du Nord, mieux vaut vous résoudre à faire votre magasinage chez Walmart. Résignez-vous à ne manger correctement que pendant vos vacances au bled. Le site internet de Picard me procure plus de sensations que la plus dégueulasse et épilée vidéo lesbienne de MyPornMotion. [ils sont pas terriblement fins, musclés et aguicheurs ces brocolis ?]

Montréal donne parfois l'impression d'être une ville d'Europe. Si vous vous promenez sur le plateau du Mont-Royal, vous longerez des maisons anciennes aux volets multicolores. Mais les rues, bien qu'interminables, débouchent toujours sur une intersection avec des commerces, une foule silencieuse mais aveugle ; n'attendez jamais que quelqu'un bouge pour vous esquiver. La fureur de la consommation viendra toujours foutre en l'air vos aspirations au calme. La taille des voitures vous rappellera que vous n'êtes pas en France mais sur une terre où tout est plus gros, plus cher, plus con. Le plateau est propre, piétonnier, vegan et vous pourrez trouver une épicerie fine tous les cent mètres. Curieux, pour une ville où l'hiver est réellement glacial. Où les gens achètent-ils donc leur « vraie » nourriture ? Le bobo est-il si adapté à la vie moderne pour pouvoir survivre à -30° C avec une simple assiette de pousses de soja ? Où sont les vrais commerces ? Où aller pour acheter des clous, des intercalaires, des patates, des packs de lait, des magnets, une ventouse, un balai, tous les accessoires indispensables à un vrai lieu de vie ?

Quittez les quais du Saint-Laurent avant de vous enfoncer dans le Centre. Les bâtiments de verre, les sièges des banques et compagnies d'État vous offrent un écrin au milieu des centres commerciaux identiques et immenses. Sur la rue Sainte-Catherine, il y a un Starbucks tous les deux cents mètres. Les Asiatiques se délectent du « chow-ping » sans fin, avec un cornet de glace, un donut ou un macchiato. On s'amasse pour consommer à un prix exorbitant des chaussures en faux cuir, bonnes à jeter dès les premiers flocons de neige et les cristaux de sel qui vont avec, des pulls en acrylique, du synthétique, du plastique, des kilos de  polyester sous forme textile chez Zara, des épilations au laser, des poses de faux ongles "chrono", des bracelets qui laissent le poignet bleu sitôt portés. Des pharmacies sur trois étages proposent du shampoing, des barres chocolatées, des bibelots, des confiseries de Pâques dès février et des bottes de Noël dès octobre. On peut y acheter sa lessive, le choix est impressionnant. Sans avoir à quitter votre buanderie, vous pourrez vous délecter de cerise, vanille, lavande, « odeur fraîche », « senteur d'eau », « protéine de perle » et autres noms marketés. Le rayon de chips se compte en dizaine de mètres. Là aussi vous en aurez pour tous les goûts : barbecue, échalote (=oignon français en parlé local), moutarde, crème, paprika, fraise (!).

Une fois passée l'euphorie des premières semaines, propre à cette espèce qui est l'expatrié (dites l'exilé pour un rendu plus lyrique et souffreteux), on commence à se fatiguer de cette vie facile, finalement pas bien différente de celle qu'on a quitté avec fracas et panache (après avoir demandé la permission à une ambassade). Certes l'administration est moins inefficace qu'au pays, il y a toujours de la place pour se garer, les cours à la fac sont disponibles en ligne, sur un site très bien foutu, les professeurs répondent aux courriels, les gens ont un accent aussi sympathique qu'épuisant et on ne se choque même plus de laisser un pourboire obligatoire aux serveurs, quand on prend de la bouffe à emporter. L'absurdité fait partie du décor, que ce soit dans les traductions à l'arrache sur les pots de nourriture liquide indéterminée et indéterminable, les « merci - bienvenue », « je suis supposé de », « tomber en amour », « vous voulez-tu », la ringardise des coiffures et du maquillage des yeux, le niveau catastrophique de la variétoche, celui des débats « politiques » où les adversaires se tutoient. Pays médiocre de gens médiocres, avec toutefois assez d'argent pour faire mouiller l'expat' français, qui adore au Québec ce qu'il haïssait à longueur de statuts Facebook au bled. Ici, peu importe que le système médical soit encore plus "socialiste" et bordélique qu'en France, on est de l'autre côté de l'Atlantique DONC c'est mieux. On règle son pécul avec des dollars canadiens, pas avec des euros, ça suffit pour se transformer en Indiana Jones du XXIe siècle. À brasser du vent, on ne gagne pas 3000 euros mais 6000 dollars, de quoi acheter une maison en plâtre et un 4x4 à crédit. Impossibilité de rencontrer quelqu'un qui a un vrai boulot, ou une activité professionnelle autre que larbin de cadre et ses dérivés multiples (vendeuse de smoothies pour cadres, vendeur de chaussures pour cadres, livreurs de pizzas pour cadres, femme de ménage de bureaux de cadres, gardienne d'enfant unique de cadre, réceptionniste d'hôtel pour cadres...).

Ici, c'est le règne de la voiture ce qui, ce n'est pas paradoxal, rend les rues très silencieuses. Un silence presque angoissant. Tout le monde a, sans se fatiguer ni lutter contre des éléments pourtant hostiles, plus que le minimum vital. Pourquoi se parler et s'aider alors ? Oubliez votre salon qui se transforme en dépotoir du vendredi au dimanche soir. Les gens ne se reçoivent pas chez eux.

Le féminisme a coupé toutes les couilles et épilé tous les torses ; si une belle femme passe dans la rue, personne ne se retourne sur son passage. On ne voit pas les sexes, ni la beauté, ni la connerie de l'existence. Les adolescents ne jouent plus à la séduction, les jeunes garçons ne parlent pas de filles, mais les filles parlent des garçons comme de jouets. On ne dit plus « mademoiselle » depuis longtemps. On appelle « madame » des petites filles qui se maquillent et des vieilles dames qui liftent leur visage. Les femmes qui se marient ne prennent pas le nom de leur époux. Les professeurs reçoivent leurs étudiants avec la porte ouverte, preuve que le harcèlement ne sera pas toléré dans ce pays exemple de la sociale-démocratie.

L'Amérique du Nord, c'est aussi un bon test pour déterminer qui est vraiment en opposition contre ce système. Ici, tous les étudiants altermondialistes - en France - ne trouvent rien à redire au gaspillage permanent, aux courgettes emballées par deux, au camion-neige qui passe dans la rue même quand il n'y a pas de neige, à la chasse d'eau qui se déclenche automatiquement, au métro surchauffé l'hiver. Ce même métro aux écrans plasma qui font défiler des non-nouvelles tout au long de la journée. L'« actu » se résume à des conversations molles à Québec sur l'énième amendement d'une loi de lutte contre l'homophobie, plus(se) de vélos mis à la disposition des habitants, un « point vert » sur le CO2, un nouveau sondage sur la consommation d'eau. Une nouvelle journée mondiale de lutte contre les inégalités, une déclaration d'Angelina Jolie qui apporte son soutien au Soudan-Tibet-Timor oriental.

Une fois installé à Montréal, le militant Greenpeace avec sa barbe taillée et son collier de coquillages se délecte d'être en tee-shirt en janvier, tandis que la température extérieure fait pourtant exploser les arbres et geler les narines. L'étudiante en espagnol-FLE-sciences du langage rêve d'aller à New York, prendre les mêmes photos de taxis jaunes que les millions de touristes qui l'ont précédée. Elle se dédouanera en prenant quelques clichés de street art avant d'aller à une messe gospel à Harlem. Elle ira avec sa coloc à Times Square et à la boutique MM's, qui pétrifie de honte et de dégoût tout être normalement humain. Un dégueulis permanent de bonbons, qui coulent d'un tuyau avant d'aller directement à la poubelle. Des bœufs à carte Visa qui en prennent des poignées pour les bouffer, sous l’œil complaisant du vigile épuisé, qui a du supporter au moins une heure de transports en commun pour aller "travailler". Le non-sens à chaque coin de rue. Le vide comme leitmotiv.

Mais donc, les vraies choses, elles sont où ? Sur des kilomètres d'autoroute, des containers en provenance de Chine, des nappes phréatiques polluées, des mines d'Afrique, des multi-nationales qui nous feront bientôt acheter notre propre pisse pour la boire (« Urea, riche en oligo-éléments »), des immigrants venus travailler quelques années avant de patauger dans le consumérisme, eux aussi. Des immigrants dans lesquels on peine à voir le Che. Des mamas africaines qui portent le petit dernier en écharpe, tandis que l'aîné écoute Rihanna sur son iPod.


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Visionnage du documentaire « Le déshonneur des casques bleus » en classe. Le film est à la limite du supportable, relatant des exactions commises par les soldats de l'ONU sur des populations civiles en République démocratique du Congo et au Kosovo. Le docu s'arrête sur une note pessimiste et une musique tire-larmes. Le chargé de cours, revenu du Darfour et de  Colombie depuis quelques mois, demande si quelqu'un a une remarque à faire. Une québécoise à dreadlox prend la parole. Elle demande comment signer la feuille de présence, pour avoir le point de participation. Personne n'a strictement rien à battre de ce qui se passe une fois passées les frontières de la « Belle » province. On ne fait même pas semblant d'être ouvert sur le monde, ici. Tout sujet de conversation (Mao, la tarte à la citrouille, la blénorragie, le dernier cours en amphi) débouche automatiquement sur la guerre sans relâche qu'ont mené les Québécoises et Québécois contre l'infâme Hitler Jean Charest, qui voulait augmenter les frais de scolarité. Un sous mai 68, la créativité et le risque en moins. Une rébellion en barquette, y a plus qu'à passer au four à micro-ondes.

Le moniteur demande alors si il y a un Péruvien dans la salle. Un type avec une casquette NYC lève la main en disant « yes ? », d'un ton mal assuré. On lui demande si il connait un livre écrit par un écrivain de son pays, un certain Vargas Llosa. Le Péruvien fait la moue. Il ne connait pas Vargas Llosa. Vu le contexte, je comprends où notre nounou qui projette des films, veut en venir. Je lui dis « Pantaleón y las visitadoras ». Il me regarde, amusé et désabusé. Complicité dans la fin de l'Histoire.














Ouch !




La Voiture, la Fac et dieu


Tout à portée de la main. Sauf le toit sur la tête.


Fitter, happier

Ça fait pas bander, le continent de la liberté ?

Quand il y a un Starbucks tous les 100 mètres, c'est difficile d'y échapper. Mea maxima culpa. Au moins on y trouve l'inspiration.














dimanche 14 avril 2013

Vacances grenobloises


Mes vacances grenobloises touchent à leur fin. Le bilan de cette semaine passée dans la ville de mon enfance est on ne peut plus positif. Je revois avec émotion et tendresse mes retrouvailles avec Éloïse, qui me prend dans ses bras comme si j’étais sa sœur, alors que nous ne nous étions pas vues depuis quatre ans. Quatre années entières qui ne comptent pas, la conversation reprend là où nous l’avions laissée sur Skype. Nous causons travail, études, musique, logement, voyages et hommes. Nous traversons le parc Paul Mistral de nuit, avec des pas de géant, nous marchons très vite toutes deux. Il faut quelques minutes à peine pour traverser l’endroit, avec mes souvenirs qui me montent à la gorge et une envie irrépressible de m’asseoir dans l’herbe et de pleurer un bon coup. Elle me demande ce qui ne va pas, je lui réponds « rien », ce qui est la stricte vérité. Tout va bien. Tout va très bien, même. Elle me parle d’Alex, qu’elle ne parvient pas à oublier. Alex, le gamin des rues adopté en France à l’âge de onze ans, qui a décidé une nuit de février de mettre fin à tout ce cirque, lui qui étouffait dans ses souvenirs, les rues sales, le Brésil qui ne plait pas aux Occidentaux, les traumatismes d’enfance qui finissent même par gêner les psys. Quand Alex a décidé de se suicider, j’avais dix-huit ans, elle vingt-deux, lui vingt-cinq. Je ne parviens pas à lui dire qu’Alex a changé un peu ma vie. Depuis son enterrement sur fond de bossa nova, j’ai un mal fou à écouter cette musique sans penser aux gamins toujours là-bas. Que depuis le jour où elle m’a appelée, je vois la vie différemment. Je pense très souvent à lui. Je lui parle, même. Je la laisse avec sa peine, je la respecte. Dans une époque où on change d’amour tous les mois, elle se nourrit de son souvenir et me parle d’adoption. « Pour rééquilibrer. Pour ne pas les oublier ». J’y ai toujours pensé, moi aussi. Moi non plus, je n’ai pas oublié.

Je revois Aurélie sur le pont du Drac. Avant de quitter Grenoble, j’y restais plusieurs dizaines de minutes par jour à écouter « Facing East », « La nuit je mens », « À l’origine » (oui, j’aime Biolay, c’est mon plaisir honteux. Y en a bien qui se branlent sur Ingrid Chauvin, hein). J’aimais le contraste entre l’eau, la montagne, et la route dégueulasse au milieu de cette force de la nature, qui ne demandait qu’à exploser pour abréger les souffrances de la ville. J’aimais me relaxer sur ce bout de béton, placé au-dessus de la rivière par la perversité et le génie de l’esprit humain. C’était laid et beau à pleurer. Le pont du Drac n’a pas changé, toujours bleu, avec ses graffitis anars, féministes et mal écrits. Cette naïveté et cette violence du punkisme isérois m’amuse et me touche. Il y a de la vie sous la crasse. Ça change des rues American Beauty dans lesquelles on ne voit pas passer un seul enfant de la journée.

Je m’abreuve des miens. De ma mère, qui dit toujours trois fois la même chose dans une même phrase (« Marion, tu rentres quand ? Je dois savoir. Nan parce que je dois savoir, tu rentres quand ? Si tu rentres tard ou si tu rentres tôt, je dois savoir pour m’organiser, donc tu rentres quand ? »), de mon frère et de son fils ; je redécouvre un sentiment très « barbare », celui de ressentir une fierté incomparable à partager un repas avec un homme né du même ventre que moi. Je ne parviens pas à lui dire, mais je le trouve beau, mon frère. Je suis sacrément fière de l’homme qu’il est.

Montée à la Bastille avec Aurélie, une rousse qui se prétend blonde. Nous nous sommes connues au lycée, dès la seconde. Plus nous nous élevons plus Grenoble de nuit semble belle, dans un écrin de reliefs sublimés par la neige, éclatante. Nous nous arrêtons souvent, juste pour contempler le décor. Il nous coupe le souffle. Je lui demande si elle aussi se sent libre. Oui, libre, c’est le mot. Elle me répond par l’affirmative. Nous nous ressourçons avec cette rando du pauvre. Cette balade facile chère aux Grenoblois.

Nous nous retrouvons là après des années à avoir maudit Grenoble et à vouloir faire n’importe quoi pour en partir. N’importe quoi, ou presque. On se met d’accord que ce n’est pas tant la ville qui nous mettait mal à l’aise que le projet que les vieux gardaient au chaud pour nous. Une scolarité au lycée Louise-Michel, des profs dépressifs, des camarades de classe en surpoids et aux vergetures exhibées, un BTS pour un CDI, un F3 en agglo, des courses à Carrefour, et éventuellement cinq semaines de congés payés pour voyager, pas trop loin. L’aventure, l’expérience, l’échec, c’était proscrit. Il y avait un agenda à respecter, et c’était cet agenda qui nous mettait hors de nous. Grenoble, c’est moche, mais c’est bien supportable, finalement. On se retrouve place Grenette à dire que, finalement, la ville n’est pas si importante. C’est un décor de théâtre, ce qui compte, c’est la pièce. Et les personnages surtout. Je repense au pont du Drac, sur lequel je me sens bien, malgré l’idéologie pro-poils, MLF et RESF qui le recouvre. Je m’y sens bien parce que des gens viennent le faire vivre. Je me sens plus à l’aise dans une ville pourrave que dans une cité-écrin. Je me sens re-aimer Grenoble, pardonner le mal qu’elle m’a fait, et la bénir pour tout ce qu’elle m’a apporté. Je tombe dans les bras d’Aurélie, réprime un bâillement. Je lui dis que je suis fatiguée. Elle me demande si c’est le décalage horaire, et je réponds que non.

Le pays, c’est les gens. Je repense à Éloïse qui me dit « faire des études d’infirmière à Bourg-en-Bresse, c’était dur. Pas parce que la ville est moche. Je pourrais vivre n’importe où avec mes parents et mes sœurs. C’était dur parce que j’étais seule ».

Après-midi chaleureuse sur un canapé récupéré dans un appartement non chauffé. La galère estudiantine sans fin dans un quartier glauque avec vue sur les montagnes. On m’offre un sac. Je finis par pleurer. Par le hasard d’iTunes résonnent les premières notes de « That’s my people » de NTM. Je n’en peux plus. Toi aussi, tu es my people. Hier, tu as voulu me faire écouter la chanson en entier, mais je n’ai pas pu.


[...] mes complices,mes compères, mes comparses, fatigués de cette farce.
On ne veut plus subir et continuer à jouer les sbires.
Sache que ce à quoi j'aspire, c'est que les miens respirent.

Cause that's my people.
I make music for my people.

A part fumer des spliffs, mon premier kiff, c'est de chiller,
Rester tranquille au sein des miens, me laisser aller
À déballer des conneries, parler juste pour parler,
Refaire le monde avec notre vision décalée.

[...]

Si je sens pas les miens autour de moi, putain !
C'est le nauffrage assuré, c'est vrai !
Je me sens rassuré qu'en présence de ceux que j'aime.

[...]

Même si j'ai rien à prouver, je veux que tous mes potes puissent s'y retrouver.
Je veux pouvoir les garder près de moi,
Les regarder 12 mois par an, comme l'ont fait mes parents pour moi,
Parce qu'après c'est trop tard.
Faut pas comprendre qu'on les aimait, une fois qu'ils sont [partis]







mardi 2 avril 2013

Insister ou capituler : l'ultime clivage

J’ai toujours eu un mal fou avec l’école. Si j’ai tâché d’y rester le moins possible en « sautant » les classes, ce n’était pas par amour de l’enseignement mais par désir de moisir le moins longtemps possible entre quatre murs en préfabriqué. Bachelière trop jeune, j’ai été catapultée à l’université, le cœur plein d’enthousiasme, m’apprêtant à rencontrer Hemingway au coin de chaque cafétéria  Las, je m’y suis fait beaucoup de « potes », aussi sympathiques qu’éphémères, j’ai voulu tuer le temps en faisant tout, et surtout n’importe quoi. J’ai compris très vite que la « fac » ne m’apporterait rien de plus que le même bout de papier que tous les autres, les plus besogneux comme les plus absents. Une fois ce constat établi de l'inutilité absolue de certains bouts de carton, je me suis sentie plus libre, et surtout bien plus motivée pour découvrir par moi-même des auteurs que je n'aurais pu découvrir dans le circuit académique. Même chose pour les voyages, les films, les musiciens ; c’est mon rejet de la formation « traditionnelle » qui m’a formée.

Frappée par la Grâce, je diffusais la Bonne Parole autour de moi, déculpabilisant mes camarades d'amphi et partageant mon mépris pour tout ce qui s'approche de près comme de loin d'une thèse. Et mon dédain pour l'université a commencé à gêner les vieux, puis les jeunes. Les premiers parce que je chiais sur leurs totems, les seconds parce que je dérangeais leurs plans parfaits. Si on ne réussit pas forcément parce qu’on va à la fac, comment qu’on va faire alors ? En cherchant par soi-même une autre issue de secours ? Diable, c’est bien compliqué. Et ce qui m’a alors frappée, et me frappe encore plus violemment en ces temps ô combien nébuleux, c’est la foi inébranlable des « gens raisonnables » pour l’université, et généralement pour tout un système dont les odeurs de putréfaction parviennent pourtant à incommoder les narines les plus insensibles. À les entendre, dans 2500 ans il y aura toujours la CAF à Créteil, le Bac ES et le Banana Beach Club sur la nationale. Alors qu’un gamin de onze ans sait qu’il assiste à la fin de quelque chose, l’adulte « raisonnable » n’en démord pas : ce qui est raisonnable, c’est de continuer à prier pour que ce qui s’est pété la gueule comme une merde (sans aucune raison) recommence comme avant.

Alors que le doute n’est plus permis quant à son absence totale de courage et d’autorité, l’adulte « raisonnable » serait pourtant prêt à mettre à mort quiconque tenterait de lui démontrer, par la seule force des faits, que son paradis est quelque peu passé de mode. Pour les gens « raisonnables », le monde n’a pas changé depuis l’époque de « Ma sorcière bien aimée », le but du jeu est toujours d’être indécemment payé en en branlant le moins possible. Mais que révèle donc cette ambition, à l’échelle d’une « civilisation » ? Que peut-on sérieusement attendre d’un milliard d’êtres humains, qui n’aspirent à rien d’autre qu’une grosse voiture, une grande maison, et tout ça sans suer, avec le même job à vie, ledit job étant impossible à définir et n’exigeant ni talent ni créativité ? Qu’attendre d’une vie réglée comme du papier toilette, la douceur en moins ?

La vie « raisonnable » est, parait-il, « pas compliquée ». L’avantage certain de la vie « raisonnable », c’est qu’elle laisse du temps libre pour voyager et avoir des « loisirs ». Aussi la vie « raisonnable » implique de préparer un concours de la fonction publique à 20 ans, ou de confier sa liberté de mouvement à une multinationale qui « mute », de connaître sur le bout des doigts des dictionnaires d’acronymes, d’avoir un profil Viadeo, un abonnement au Figaro, de ne jamais redoubler, de ne jamais « perdre de temps ». Toute passion devient alors un hobbie sage et propre, on n’aime pas passionnément, ni rien ni personne. On a plein de temps et plein d'argent, dont on ne fait au final pas grand chose, trop lassés par cette facilité d'existence, on finit par mourir d'ennui et par ne plus rien apprécier ; un comble, puisqu'on avait choisi de ne pas se « prendre la tête » pour avoir le temps de faire plein de « trucs ». On renonce aux belles routes de campagne pour 60 ans à conduire une bagnole sur autoroute ; toutes les années passent, identiques, dans un bureau à Londres, en attendant des vacances à Bali / Cuba / Phuket / Saint-Domingue, avec la même meuf qui ne vieillit pas, qui prend des photos de cuppy-cakes avec ses copines, les doigts en V, des lunettes de soleil en forme de cœur sur les mirettes. On regarde de haut ceux qui travaillent à côté de leurs études, n’ayant pas eu la chance d’avoir l’ « autonomie » financée par Papa. Plein d’aigreur, l’adulte « raisonnable » aime faire bouffer  aux autres ses étrons comme des pilules de sagesse. Il aime se vanter de dormir huit heures par jour, collectionnant les « lieux » sur Facebook comme d’autres il y a vingt ans collectionnaient les pin's. Incapable de parler en profondeur de ses fameux hobbies de fin de semaine, ni de ce qui l’a marqué lors de son troisième voyage en Thaïlande en deux ans, l’adulte « raisonnable » a autant de conversation que le fils de la voisine qui n’a pas encore son brevet. L’adulte « raisonnable » se targue d’avoir du temps à côté du boulot, il n’est jamais fatigué. Sa paye tombe tous les mois à la même date, il y a largement de quoi payer le loyer, un resto tous les soirs, une voiture et une multitude de gadgets aux prix indécents. L’existence des adultes « raisonnables » est semblable à celle d’un gros chat qui n’en secoue pas une et qui bénéficie toujours de sa portion de croquettes à la même heure.

Mais qui sont-ils donc, ces adultes « raisonnables » qui viennent nous sermonner dès qu’on évoque l’horreur, et surtout l’ennui, que nous inspirent leurs « vies » ? Que font-ils donc de leurs week-ends qui soit plus intéressant que jouer aux cartes avec ses amis, en compagnie d’un vin, fut-il médiocre ? Voici que leur vie est toute tracée depuis l'âge des premiers poils pubiens, par peur de la faim, des agios, du froid et des déceptions. Mais comment créer, comment vivre et innover sans la peur du lendemain ? Comment pouvez-vous sérieusement penser que l’on puisse être fonctionnaire au ministère de la « Justice » et artiste punk, quelques heures par semaine, seulement ? Comment être avocat six jours par semaine et expliquer qu’on peut écrire comme Houellebecq, sitôt le costar tombé sur les chevilles ? Non, on ne peut pas renoncer à la peur, au doute, à la vie et prétendre qu’on sert un système malsain pour pouvoir mieux le dénoncer. Comment voulez-vous écrire sur la déception si vous n’espérez pas ? Comment écrire sur le doute, si vous n’avez jamais douté ? Comment créer avec le ventre plein, le cœur sec et la tête vide ?

Ah, ces gens sensés et raisonnables, on les entend nous parler comme on tape gentiment un chien fou, ironisant sur nos envies et sur nos ambitions. C’est sûr, c’est pas eux qui auraient envie d’écrire après une balade sur les quais, à voir les arbres danser dans le vent. Pour ces obsédés de la planification, l'envie d’écrire, ça ne peut pas être chevillé au corps ; il faut prendre rendez-vous avec elle, de préférence le samedi entre 18h et 20h. Tâchez de leur expliquer, à ces pragmatismes incarnés, que l’on peut « perdre » une nuit à effacer et à recommencer, et vous les verrez lever les yeux au ciel. En devenant « raisonnables », ils sont devenus insensibles, inertes et inintéressants. Mais c’est qu’en plus ils pensent avoir « réussi » ! Leur faux argent et leur faux travail leur donnent le sentiment d’avoir des choses à nous apprendre. Qu’ont donc à nous enseigner ces gens, nous qui à 25 ans avons cumulé plus de CDD, de déménagements et de découverts qu’eux dans toute leur « vie » ? Ont-ils vraiment des leçons à nous donner sur la gestion du budget, nous qui payons notre loyer depuis nos 18 ans ? Et quelle est finalement leur définition du « succès » et de l’ « ambition » ? De Mozart (dont l’illustre dépouille a fini dans la fosse commune) et de David Guetta, qui pour eux a vraiment « réussi » ? De Céline et Marc Lévy, qui a le sort le plus enviable pour ces obsédés de l’argent et du moindre effort ? Quelle est donc cette société de morts-vivants, n’aspirant à rien d’autre que vivre dans une bulle et sous des caméras de surveillance, préférant crever d’ennui que d’épuisement et de satisfaction ? Comment s’étonner des névroses de masse, de l’obésité, de la dépression, de l’augmentation du taux de suicide, de ce cloaque à branlettes qu’est devenu feu l’Occident ? Quelle est cette vision de la vie, sans couleur, sans maladie, sans joie, qu’on nous propose ? Vous voulez sérieusement vendre ça comme du rêve à un ado de 14 ans ? Je prévois que l’ado en question sera dépressif avant la fin du lycée.

L’Amérique du Nord, mais quel endroit parfait pour les gens « raisonnables » ! Ce sous-continent où la moindre conseillère en orientation de collège de quartier a son 4X4 et sa maison de campagne. À l’heure où l’Europe tombe en ruines, c’est encore le « plein emploi », les supermarchés immenses, les salaires excessifs pour n’importe quel réceptionniste, les écrans plasma tous les dix mètres dans le métro, c’est encore du rêve à crédit, avec des prix qui explosent, et une quasi-impossibilité de trouver des chaussures en cuir et un pull en (vraie) laine dans le centre-ville, malgré des centres commerciaux aux milliers de boutiques. Le rêve s’érode ici aussi mais ce n’est pas palpable, alors tout va bien. Certes, tout est en plastique, en plâtre, il n’y a que des ersatz, on peut acheter des chips à n'importe quelle heure de la nuit, les légumes sont hors de prix, mais trouver un « job pépère » est somme toute bien plus facile que sur le Vieux Continent. Alors, pourquoi geindre comme un enfant ?

À Montréal, ville de 4 millions de « personnes », difficile d’entendre autre chose que les pots d’échappement en ville. Pour sûr, on ne se fera jamais voler son sac, ni emmerder dans le métro. Ce n’est pas par dignité ou respect de la propriété mais par apathie, coma généralisé. Et soudain, le film Matrix prend tout son sens. Ce n’est plus une allégorie mais un documentaire, tout le monde est seul, dans sa bulle et sous perfusion. Des millions d’atomes perdus, des « petits êtres qui courent », mangeant à longueur de journée pour tromper l’ennui, comme des lions en cage. La seule virilité est dans la voiture, toujours plus grosse, polie, brillante que celle du voisin. Au bout de la rue, vous verrez une maison sans fenêtres depuis des mois, mais superbement gardée par un tout-terrain à la carrosserie impeccable. D’un blanc immaculé, même.

Le système D en Europe devient ainsi trending.  Pas de Gibert Joseph pour les étudiants en galère, on achète tous ses livres neufs. Les nippes à 2 euros chez Emmaüs avoisinent la centaine de dollars, jetées sitôt portées, abîmées par la sécheuse achetée à crédit. La vie « raisonnable » est indissociable de l’endettement, du jargon de l’hypothèque, de l’argent dépensé en permanence, pour tout, dans un monde où les prix sont toujours mensongers, les vendeurs récitant un lexique appris par cœur, le sourire aux lèvres le plus fake possible. La vie « raisonnable » implique que tout est fake : la malbouffe, ou la bouffe saine, sans gluten, sans protéines animales, sans bactéries. Eau de coco, baies de goji, tofu, spiruline, maca ; rien de local ni d’enraciné dans une tradition particulière. On patauge dans la fin de l’Histoire, mais les rues sont larges et dépourvues de « racailles », c’est l’endroit « raisonnable » par excellence. Y a aucune « prise de tête », on consomme la musique comme de la soupe. Les bars sont remplis les soirs de fin de semaine, mais c’est une habitude que l’on perd sitôt le deuxième cycle validé. Et puis, dans ces bars, il y a de la musique « sympa », des tapas équitables ou des wraps à la laitue bio, tout ce bruit ne saurait faire oublier que la musique est diffusée pour cacher le silence gêné.

Comment après un pareil constat avoir encore une once de respect pour cet Occident en fin de course ? Ces villes vides d’âme qui placent les droits des « gais » dans leurs principaux « combats », faisant alors de trous de balle le cœur d’une société. Quelle est la légitimité de cette « civilisation », planquée derrière des États-Unis décadents, prêts à soutenir toutes les bureaucraties corrompues d’Afrique et d’Amérique Latine pour pouvoir continuer à acheter des frigos à glaçons ? Faut-il vraiment être « raisonnable », quitte pour cela à détourner les yeux du désastre culturel, écologique et financier que nous tâchons tant bien que mal de planquer sous le tapis ?

Comment au contraire ne pas ressentir un respect sans limite pour tous ceux qui, malgré l’épuisement en fin de journée, essayent d’écrire, gratter une guitare, militer avec trois bouts de ficelle ? Comment ne pas admirer ceux qui, malgré les factures, le dos plié, le gamin à baigner, les études à valider (pour la forme, l’avenir étant de toute façon orienté vers une centrale d’appels en banlieue parisienne) parviennent à peaufiner leurs rimes sur le coin d’une table ? Comment ne pas comprendre que plus on est occupés plus on est inspirés ? Comment encore prendre au sérieux les gens « raisonnables », alors que c’est nous qui avons raison ? Ils veulent nous enfermer avec eux dans leur  cage en papier, diffusant la peur dans chacune de leurs palabres froides, mais qui puent l’urine du condamné. Quel est le sens de leur vie ? Un bulletin de vote glissé dans une boîte en plastique tous les cinq ans, voici tout l’engagement dont ils sont capables. Assez d’argent pour aller à l’opéra et dans les meilleurs restos, mais la réalité est toute autre entre spas et hamburgers dans des villes champignons d’Asie. Ils changent de pays tous les cinq ans, passant d’un « empire » ou « géant à suivre » en fonction des résultats de la spéculation. Pékin il y a dix ans, bientôt Dacca, avant de faire de Sucre un endroit super hype ou d’implanter un Zara à Manaus. Des milliards pour construire des gratte-ciels sans fondations, à côté de bidonvilles, le tout derrière un cynisme de façade : « la société marche comme ça, tu ne changeras rien à toi tout seul ». Cautionner les pires saloperies pour plaire à Beau-Papa, Maman, Anne-Charlotte. Et toujours, cette prétention et ce sentiment d’avoir « réussi ».

Les autres, les « irresponsables » toujours harassés, en quête perpétuelle de stages, éternellement à sec, meublant leurs apparts avec de la récupération, ceux qui s’auto-éditent et bidouillent un studio d’enregistrement dans leur cave sont encore les derniers à maintenir de la vie dans les ruines de ce monde. Nous improvisons des danses dans du béton, des romans dans l’absurdité du quotidien, nous aimons, toujours plus et toujours mieux, car c’est alors que vieillir prend du sens. La vie change tous les mois, tous les ans. Nous faisons des erreurs, parce que c’est encore comme ça qu’on apprend.

Nous seuls connaissons le sens du mot « insister ». Les autres ont abdiqué. Ne nous laissons pas avoir par leur guerre sémantique ; ce sont eux qui ont fui la réalité. Ils ne sont pas « raisonnables », ils mentent en disant qu'ils font « avec la réalité ». Leur vie est irréelle et inhumaine au possible. Ils l'ont choisie pour pouvoir vivre comme des ados, entre virées en boîte, voyages ridicules sous les tropiques, 40 giga de MP3 de Lady Gaga, ni courbatures ni cernes. Nous en chions, mais la merde a une meilleure odeur que la mort. Ils ont peur de se heurter aux murs que nous escaladons, lentement mais sûrement. Et quand la fin de semaine arrive et que nous pensions ne pas pouvoir faire plus, nous trouvons encore le courage de sortir, d’aider un ami à déménager, veiller pour voir le jour se lever, faire du stop pour économiser quelques euros, monter dans le Vercors et continuer. Insister. S’entêter.

Voici en réalité l’ultime guerre de l’Occident. Entre ceux qui seront prêts à tuer jusqu’au dernier opposant pour garder leur perfusion et ceux qui dans leur coin tenteront de résister, par un rap amateur, une banderole maison, un canapé qui dépanne, un jogging quotidien pour ne pas devenir fou. Des tentatives pour se faire des amis, des échecs, des concerts devant dix personnes, des billets à zéro commentaire, des refus d’éditeurs, mais une espérance pour compenser à soi-même l’indifférence de milliers. Qui peut prétendre vivre dans ce monde sans prendre position ?


vendredi 22 mars 2013

Bashung : l'ode à la vie

J’avais prévu d’écrire un hommage à Alain Bashung, le 14 mars dernier. Mais le 14 mars en question je me suis effondrée de fatigue, comme à la fin de toute journée idiote et épuisante. Douze heures au boulot et dans une fac en béton pour (sauve)garder un visa, ça coupe l’inspiration. Peu importe. Le 14 mars, j’ai pensé à Bashung. Avec nostalgie, douleur et solitude, puisque je ne connais personne qui l’aime autant que j’ai pu l’aimer. Je me suis recueillie avec une clope en fixant le canal Lachine, toujours gelé, et je lui ai parlé, comme on parle aux êtres chers avec qui on a oublié de discuter de certains détails avant qu’ils nous quittent. Je me dis souvent que je regrette de n’avoir pas dit à mon grand-père à quel point j’aimais ses cheveux. Si je devais l’avoir devant moi aujourd’hui, nous aurions une discussion de coiffeuses.

Je ne sais plus comment j’ai rencontré Bashung. C’est un peu comme dans un rêve, dans lequel on débarque sans préambule ni préparation ; le décor est immédiatement familier. C’est avec Bashung que j’ai appris le vrai français, moi qui enfant n’entendais toujours que des poncifs à l’impératif. Avec Bashung j’ai découvert la subtilité de la langue, sa manière de prononcer les E, ce E qui EST le français, ce putain de E qu’il faut apprivoiser sous peinE de parler de manière ternE et tristE. Bashung m’a fait goûter aux délices des métaphores, des anacoluthes et des litotes ; toutes ses phrases étaient délicieuses à mon oreille de petite fille, qui ne comprenait pas tout mais se laissait bercer par sa voix grave et profonde. Beaucoup de ses textes étaient de vrais mystères, que je saurais percer tôt ou tard. En attendant de comprendre leur portée, ils étaient comme des contes, des petits récits qui me faisaient voyager depuis ma chambre. Avant d’avoir de quoi payer le car, puis le train, puis l’avion, j’ai voyagé très jeune sans jamais sortir de ma bulle. Je ne parlais jamais, et Bashung parlait pour nous deux. J’ai fini par le mettre de côté, me disant que je reprendrai contact avec lui quand j’aurai pris de la bouteille, il finissait par moments à être trop grave pour une gamine qui n’avait pas dix ans.

Je ne sais pas plus quand Bashung et moi nous sommes retrouvés. Je crois que c’était en 2008. J’étais à Grenoble et je voulais monter dans le Vercors. Je me suis souvenu alors de la saveur de ce mot, Vert Corps, dans sa bouche. Je suis rentrée chez moi et j’ai écouté « La nuit je mens », et mon cœur m’a fait mal, à tel point que j’ai cru mourir à la fin de la chanson. Je comprenais enfin Bashung, sans filtre ni pudeur. « J’ai dans mes bottes des montagnes de questions », disait-il. Cette phrase était tout simplement superbe. Elle était même trop belle pour mon décor. Dans cette montagne de questions subsiste un écho. Chaque mot s’enchaîne à la perfection, pour donner un texte incroyable, d’une sensibilité et d’une virilité aveuglantes. Chaque mot a sa place, lourd de sens. Comment un homme de la fin du XXe siècle, dans un pays jadis intéressant mais devenu triste à pleurer, pouvait écrire quelque chose d’aussi beau ? Quelle est donc cette âme mystérieuse, qui s’exprime à travers cette voix sortie des entrailles de la Terre ? D’où viennent cette force et cette fragilité ? Qui est donc cet homme parfait qui porte en lui toutes les contradictions de l’être humain ?

« J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort ». Une phrase si simple. « La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine. La nuit je mens. Effrontément ». Oh, j’en aurais passé des nuits à méditer cette chanson.

Bashung n’exprime jamais les choses clairement. Il ne fait pas de liste de courses, ne se plaint jamais franchement, il n’est pas pragmatique, ni raisonnable. C’est un écrivain qui a préféré chanter ses romans. Mon admiration pour lui était et est toujours sans limite. De toute façon, les limites, je ne connais pas trop. On ne peut pas être raisonnable avec Bashung. Il est du genre à embrasser les corps, à aimer les femmes, à souffrir pour rien, mais à tout juger saintement, à ne laisser passer aucun beau détail. Ses chansons exhortent à la démesure, à la générosité, à la vie, la vraie. Bashung, il parle de mourir d’amour. À 20 ans,  c’est un projet plus excitant qu’une virée au Mc Do avec Jeff ou Kevin. Il avait mis la barre très haut, Bashung. Je voulais être la muse de quelqu’un. Ou au moins inspirer assez d’amour pour qu’on m’écrive un texte. Nada.

Le 14 mars 2009, je rentrais d’une escapade à Lyon. La journée avait été chaude et lumineuse, je me sentais parfaitement calme dans la voiture qui me ramenait dans ma cuvette. Le conducteur a mis la radio et j’ai entendu la nouvelle de sa mort, comme ça, sans douceur ni pincettes. Le journaliste annonçait le « décès » d’un « artiste à fleur de peau » (ou une autre connerie de speakerine) sans y croire, comme un chirurgien qui a planté son opération. Tout le soleil dont mes cellules s’étaient gorgées a quitté mon corps en un instant. Bashung. Mort. C’était tout bonnement impossible. Je savais bien qu’il était malade, mais Bashung ça ne peut pas mourir dans un lit d’hôpital. On ne peut pas charcuter un dieu. J’ai pensé que Bashung avait dû mourir comme un clampin, avec une infirmière homologuée qui a noté sur un formulaire l’heure de la mort, mis dessus un coup de tampon et appelé une administration pour ouvrir un dossier. Il a fini comme un numéro, lui qui avait apporté de la lumière et de l’exacerbation dans ce monde d’ennui.

Je l’avais vu aux « Victoires » de la « Musique », deux semaines avant sa mort (rassurez-vous ce fut la seule fois de ma vie). Il était amaigri, squelettique même. Mais sa voix était encore profonde, il avait la prestance des grands hommes. S’il souffrait de chanter, il dissimulait sa peine, sa dignité m’avait bouleversée. Son épuisement physique n’était pas important, il m’avait donné une leçon de courage, une des plus fortes de ma vie. Il avait joué de l’harmonica, malgré un cancer des poumons. C’est une image rarissime, autant de beauté dans un corps faible. La force qui triomphe, toujours. La dignité sur la fatigue. Cette nuit-là, Bashung avait chanté « des atomes fais ce que tu veux ». Il accueillait la mort avec douceur et majesté. Il avait reçu son prix en disant « Je voudrais vous remercier parce que vous m’avez beaucoup aidé », avec une voix étranglée, mais qui n’a pas faibli. « Souhaitons-nous une année resplendissante », dit celui qui part quinze jours plus tard. Magnifique et droit, sachant qu'il va mourir, sachant que tout le monde le sait, il souhaite à tous ceux qui vont rester s'ennuyer sans lui de passer un bon moment. Superbe et élégant jusqu’au bout, dans une époque de compromissions, de sex-toys, de capotes et de gel pour se désinfecter les mains.

Je suis rentrée chez moi, le cœur lourd, si lourd que je parvenais tout juste à marcher. Et je n’embellis pas mes souvenirs. Je gère très mal toutes ces affaires d’adieu. Surtout s’il faut dire adieu à un homme qu’on aime. Je me suis allongée sur mon lit et j’ai écouté en boucle « La nuit je mens », faisant valser des kilomètres de vie en rose, toujours avec mes bottes remplies de questions. Je me suis endormie avec le son de sa voix.

« J’ai fait ma saison dans cette boîte crânienne. Tes pensées je les faisais miennes. »

Je prends très souvent le métro avec « Comme un Lego ». C’est un peu comme mon Apocalypse (une bonne nouvelle, donc ! Pensez-vous, le temps de la Révélation approche). Je le sens depuis le Ciel regarder le monde, semblable à un circuit électronique. Ici, les rues sont tracées à la règle, tout est toujours impeccable et silencieux. Il y a très peu d’enfants. Ils sont quasi-nus sous des combinaisons pour lutter contre le froid. Ils mangent n’importe quoi n’importe quand, leurs parents ne parlent pas ; d’ailleurs personne ne se parle. Je peine à palper le vivant dans cette contrée glaciale et stérile. Bashung me manque. Et mes amis aussi, cruellement. C’est alors que je pense à Lui qu’Il me parle. Ne résonnent plus que Sa voix et une simple guitare, sèche.

« C’est un grand terrain de nulle part, avec de belles poignées d’argent. La lunette d’un microscope, et tous ces petits êtres qui courent. Car chacun vaque à son destin, petits ou grands. Comme durant les siècles égyptiens, péniblement. »

« Quelqu’un a inventé ce jeu. Terrible, cruel, captivant. Les maisons, les lacs, les continents ; comme un lego avec du vent. »
« Les capitales sont toutes les mêmes devenues ».










vendredi 17 février 2012

Le Grand Soir est pour aujourd'hui mais j'ai piscine

Ça y est ! La goutte d'eau qui fait déborder le vase vient de tomber dans la piscine. Fdesouche, le site fédérateur de toutes les droites est menacé, et bien comme il faut. On entend déjà au loin les tiroirs qui grincent dans des milliers d'appartements pour délivrer leurs précieux trésors : cagoules et poings américains en veux-tu en voilà. La guerre civile prévue pour 2010 arrive enfin !

Parviennent aux esgourdes mélange confus de cris de sangliers et de menaces de PMU, pas très distinctement, y faudrait quand même pas se fâcher avec les collègues à l'heure de la cantine et de l'andouillette-purée. Décision est prise avec Cochondu69, François Dupont et Charlesmartelle de réfléchir à une pétition de soutien et à une vidéo où l'on apparaîtrait un quart de seconde déguisé en Vercingétorix avec casque en plastique et épée en bois volés au petit dernier (neveu).

Dieu que c'est drôle, le masque tombe enfin.

Un quotidien flique sans se cacher des centaines de petits blogs que personne ne lit et qui ne présentent aucun danger, tenus malgré eux de servir de preuve ultime de la renaissance du Troisième Reich en France. Personne ne semble s'inquiéter des prémices de la délation légalisée, comme au bon vieux temps de Staline, le papy moustachu que les réacs débiles dont la culture politique avoisine le négatif idolâtrent comme un « réactionnaire enraciné » ou un « identitaire assumé » (je me perds parfois dans les formules). Quelle solution face à cette annonce de purge staliennienne avance la Réacosphère ? Grande question.

Certains s'en réjouissent comme de bons élèves tout fiers de leur premier bonnet d'âne, espérant sans doute que celui-ci les mette sous la protection du gang des cancres de la cour de récré (« hey regardez les mecs, j'suis un paria, c'est über-kül »). D'autres continuent à se branler sur des photos d'écolières nippones ou mannequins anorexiques justifiant leur nullité par le retournement perpétuel de leurs positions (« le Beau c'est mainstream », « la culture dominante est laide », « nous sommes l'élitent », « c'est la gauche, le sérieux, nous sommes fiers d'être inutiles »), d'autres, parachutés dans un bureau grâce à l'émission en masse de faux-diplômes rigolent la clope au bec : si la dictature de Gattaca se met progressivement en place, ils seront les premiers à pouvoir baiser Uma Thurman.

Leur incapacité à se concentrer plus de trente secondes, à émettre des avis construits autrement que sur des slogans et leur propension à se contenter de la moindre brève de l'AFP les placent, bien entendu, dans la liste des « wanted » en cas d'instauration d'une élite génétiquement supérieure. Inconscients de leur nullité, et que leur rêve se résume à une perpétuité dans un bunker, leur nihilisme de salon est la preuve ultime que leur amour du terroir est aussi crédible que l'amour de la liberté des jeunesses communistes.


Pose. Pose. Pose. Un ramassis de névrotiques et d'impuissants qui attendent avec hâte la guerre civile dans laquelle ils seraient tués au bout de cinq minutes, une capsule de P'tit Louis tombant d'un balcon sur leur crâne suffisant à leur faire faire une hémorragie cérébrale dans la seconde.

Je fais également l'impasse sur les blogs réacs qui aiment Jeanne d'Arc warholisée, les Beatles, les taille-crayons en forme de pomme, les dérouleurs de pécul Bob l'éponge et les lampes de chevet Bécassine, amoureux du vintage et de la mode comme les assemblées que l'on peut trouver dans les bars du troisième arrondissement un vendredi soir.

Idem pour les cathos obsédés de l'avortement qui attendent sagement l'autorisation de défiler une fois par an contre ce qu'ils considèrent être un « meurtre », cautionné alors passivement les 364 autres jours de l'année. 
« Si l'on pense réellement que l'avortement est un meurtre, et qu'il y a vraiment une usine à meurtres au coin de la rue, il n'y a qu'une manière d'agir pour un honnête homme », et je ne pense pas qu'il s'agisse de se mobiliser pour exiger le droit à un député de dire que «250 000 interruptions volontaires de grossesse c'est peut-être beaucoup ».

Idem bis pour les cathos « tradis » qui définissent qui ils doivent fréquenter ou fuir en fonction des critères émis par la gauche, ayant moi-même dernièrement reçu un mail d'une maman-tout-ce-qui-se-fait-de-mieux-en-matière-de-mère-au-foyer-inquiète-pour-l-avenir-de-ses-enfants qui me disait ne pas vouloir parler d'un site catho sur son blog parce que ce dernier émanait d'une organisation catholique ayant « mauvaise presse ».

On va faire la Révolution avec ce matos humain. Oui, les mecs. Autant dire que jouer du Mendelssohn avec un triangle aurait plus de chance d'aboutir à un truc qui a de la gueule.

Tous les amoureux du grand soir sont infoutus de commencer à se poser trente secondes pour avoir une vue d'ensemble sur des événements qui n'annoncent rien de bon : la traque de Sautarel et la mise au pilori de Vanneste en première position.

Toujours soucieux des étiquettes, le « réac » de base votera quand même Sarkozy en avril « parce qu'il est de droite » même s'il valide la thèse orwelienne qu'un gusse puisse être détruit du jour au lendemain sans présomption d’innocence pour avoir tout simplement énoncé une vérité historique. Le blogueur étant un post-moderne comme un autre, il aura oublié ce fait divers dans deux semaines, pendant que la purge politique fera son œuvre.

Des Fabrice Robert par dizaines seront menacés financièrement (pressions sur les employeurs ou sur les clients dans le cas d'entrepreneurs), leurs comptes surveillés (votre banquier a l'obligation de vous demander d'où proviennent vos fonds en cas de gros mouvements sur votre compte, nul doute que Xavier Dugenou à la BNP de la Courneuve y consacre ses journées), les proches mis en garde à vue, pendant que des gens qui se complaisent dans cette situation boieront une manzana sur fond de jazz éthéré en disant

« vivement le grand soir, j'attends un signe »