mardi 10 novembre 2009

Réponse à Fromageplus : les vieux avec nous, partie 2.

lundi 9 novembre 2009

Ceci est un communiqué du Ministère de la Santé.

Fitter, happier, more productive,
comfortable,
not drinking too much,
regular exercise at the gym

(3 days a week),
getting on better with your associate employee contemporaries ,
at ease,
eating well
(no more microwave dinners and saturated fats),
a patient better driver,
a safer car

(baby smiling in back seat),
sleeping well
(no bad dreams),
no paranoia,
careful to all animals
(never washing spiders down the plughole),
keep in contact with old friends
(enjoy a drink now and then),
will frequently check credit at
(moral) bank (hole in the wall),
favors for favors,
fond but not in love,
charity standing orders,
on Sundays ring road supermarket
(no killing moths or putting boiling water on the ants),
car wash
(also on Sundays),
no longer afraid of the dark or midday shadows
nothing so ridiculously teenage and desperate,
nothing so childish - at a better pace,
slower and more calculated,
no chance of escape,
now self-employed,
concerned (but powerless),
an empowered and informed member of society
(pragmatism not idealism),
will not cry in public,
less chance of illness,
tires that grip in the wet
(shot of baby strapped in back seat),
a good memory,
still cries at a good film,
still kisses with saliva,
no longer empty and frantic
like a cat
tied to a stick,
that's driven into
frozen winter shit
(the ability to laugh at weakness),
calm,
fitter,
healthier and more productive
a pig
in a cage
on antibiotics.
Sample looping in background:
[This is the Panic Office, section nine-seventeen may have been hit. Activate the following procedure.]



Edentée française.

Ylène a 2 ans.
Ses parents voulaient l'appeler Irène mais c'était trop « dur à l'oreille », trop « classique », trop « vieux » et trop « français ». Ils ont inventé un prénom pour leur petite fille, c'est « créatif », « original » et « elle sera la seule de la classe à s'appeler comme ça ».
C'est un prénom ni français, ni russe, ni même uruguayen, c'est un prénom, sans couleur, sans forme, sans histoire et qui sonne creux.

Thibaut a 11 ans.
Ses parents étaient scolarisés dans le même établissement que lui dans les années 1970. A l'époque, les murs des salles de classe étaient recouverts d'une abominable peinture marron qui remontait aux années cinquante et la cour de récréation n'avait pas d'installations pour les jeux de ballons ; il n'y avait pas non plus de cafeteria, de distributeurs de confiseries, de gymnase avec des appareils de musculation, de douches dans ledit gymnase et de portiques à l'entrée du collège.
L'école de Thibaut est pourtant toute autre avec pour mission de former des jeunes citoyens préparés à affronter les défis de demain. En effet, ces derniers à l'adolescence doivent être armés pour vivre dans un monde plus rude, moins ouvert aux jeunes et en proie à une grave dépression économique, d'où la nécessité impérieuse de leur à apprendre à recycler leurs déchets et à, entre deux semaines de l'Autre et de la Différence, tenter de maîtriser éventuellement « une langue qui ressemble au français ». Pas évident, mais dans l'esprit des choses, me direz-vous : le professeur ressemble à un professeur et l'école ressemble à une école. Ne demandons pas à un ersatz de ministère de faire autre chose qu'un ersatz d'enseignement.
Thibaut écoute le professeur, donc. Ce dernier fait le tour des tables des origines. Seulement, Thibaut est ce qu'on appelle vulgairement un français de souche et il s'inventera une grand-mère italienne pour sauver l'honneur.

Irina a 18 ans.
Fraîchement arrivée de Russie pour apprendre le français, elle est charmante avec ses manières de petite fille modèle et son air sérieux en classe. Elle prend des notes impeccables, passe tout son temps libre à la bibliothèque et ne sort jamais le soir. Elle est un brin ennuyante mais délicieuse. Irina aime la France, elle a lu Guy de Maupassant et Honoré de Balzac ; traduits certes, mais bien lus. Elle connait une phrase sur deux de « La cigale et la fourmi » mais chacune est prononcée dans un français parfait où ne subsiste qu'une petite pointe d'accent absolument savoureux. Irina aime la chanson française. Son père l'a bercé au son de Brel et de Ferré, elle connait « Chanson pour l'auvergnat » par cœur, elle ne se lasse pas de courir les boutiques à la recherche d'un bouquin et d'un vinyl à envoyer au pays. Irina est francophile. Irina aime la France mais Irina ne parle jamais de celle de 2009 qui peut pourtant se vanter d'avoir su garder sa-capacité-d-indignation-intacte-face-à-tant-d-injustices-dans-le-monde. Pour elle la place particulière-de-la-France-dans-le-monde ne se situe pas dans le fait d'accepter quiconque pose le pied sur son sol mais à ce pourquoi elle est réputée depuis Moscou : sa culture raffinée, son perfectionnisme, sa chanson, sa cuisine, ses monuments, son histoire centenaire, ses légendes, ses paysages. Quand Irina raconte ceci à des étudiants ils la regardent avec beaucoup de tendresse et un brin d'amusement comme on écoute un enfant raconter sa journée à l'école. Pauvre fille, elle ne voit pas la France raciste et xénophobe, le pays où l'ascenseur social est en panne pour une partie de la population-stigmatisée-en-raison-de-son-origine-ethnique-ou-socio-culturelle. C'est une petite conne finalement cette Irina avec ses airs de ne pas y toucher. Une sacrée conne même. Sa passion pour le pays s'est arrêté à la France des années 70 ; elle est ici par amour des souvenirs de la France qui faisait rêver ses parents à l'époque où l'Europe était encore fracturée. Une réelle abrutie : elle préférera toujours Brassens à Bénabar et Aragon à Angot. Comme beaucoup de français du terroir en manque d'ouverture d'esprit, elle préférera toujours se complaire à regarder le passé plutôt que d'admettre que la France du début du XXIe siècle sacralise, voire produit de la merde en barre. Force est de constater que la République des Droits de l'Homme est beaucoup moins bandante que la France tout court.

Pierre a 30 ans.
Fils d'ouvrier, il avait pu bénéficier d'une bourse de l'enseignement supérieur voici dix ans pour pouvoir étudier le droit à l'université de Rennes, la plus proche de son lieu de résidence. Il a obtenu une licence, puis une maîtrise, il a ma foi fort bien réussi le gaillard quand on y pense.
Aujourd'hui, il est fier de ce qu'il est, de ses 2700 euros nets mensuels en tant que juriste dans un grand groupe immobilier. Lui, il n'a pas suivi le chemin des parents, il s'en est sorti par son travail et son ambition. Le travail de la terre le dégoûte, il aime se moquer des gens qui vivent à la campagne et il est consterné devant le faible niveau d'instruction des gens qui ont un emploi à l'usine de la banlieue située à 20 km à peine de son loft. Il n'en peut plus de s'habiller chez Armand Thiery et d'aller voir des spectacles de danse contemporaine au bras de la plante décorative qui lui sert de femme. En plus d'avoir en un mois ce que son père gagnait en un trimestre il peut se vanter d'avoir pu épouser la fille unique d'un commerçant rennais qui du temps de son enfance passait pour le bourgeois accompli, le parvenu désigné par le destin à qui il ne manquait que le siège de conseiller municipal, qu'il obtint des années plus tard. Tous les deux sont heureux mais ne veulent pas d'enfant pour l'instant afin de pouvoir profiter encore un peu (ah non je veux encore dormir et pouvoir sortir), et puis après tout quand on y pense, ils ont le temps. Leur temps justement se partage entre les dîners chez les amis (madame est conseillère en com' et monsieur a un métier obscur qui rapporte bien dans le marketing), les conférences d'universitaires engagés politiquement comme il faut, les courses au supermarché bio et les virées shoppings sur la rive droite.
Pierre est toujours un peu honteux quand avec sa femme ils rendent visite à ses parents dans leur bicoque du Finistère. La maison est petite, mal chauffée, elle sent le chien car elle est mal aérée, elle ressemble à la chambre de la concierge Wallace dans « Le fabuleux destin d'Amélie Poulain ». Quand il les quitte il se félicite d'avoir su et pu échapper à un milieu aussi pitoyable. Oui, pitoyable. Ces gens-là sont catholiques pratiquants alors que Pierre sait à la perfection après tous les reportages qu'il a pu visionner sur arte et après toutes les conférences d'historiens de la Sorbonne auxquelles il a assisté que l'Eglise n'a rien été d'autre qu'une immense machine à assassiner et torturer à travers les siècles. Un monstre de fanatisme, qui aujourd'hui encore à travers des organisations douteuses comme l'Opus Dei tente de mettre le monde sous sa loi autoritaire et liberticide.
Pierre se révolte des expulsés afghans, de Cachan, de Sangatte, il a pleuré devant « Welcome », appris l'espagnol après avoir vu Manu Chao en concert, il a trouvé « Les choristes » ringard et rappelant dangereusement une des époques les plus sombres de notre histoire qu'il ne connait pas. Pierre est le symbole brillant d'une politique d'auto-dénigrement qui a 30 ans tout comme lui. Quand on lui demande ce qu'être français signifie, c'est tellement simple qu'il regarde son interlocuteur comme un être potentiellement doté d'idées dangereuses. Est français quelqu'un qui a la nationalité française, la question ne mérite même pas d'être posée.

***

Il paraît qu'un ministre de la France d'en haut nous demande ce qu'est l'identité nationale. Il paraît qu'il s'agit ainsi de déterminer et de codifier aujourd'hui en novembre 2009 ce qui a été une évidence pour une bonne poignée de siècles avant le nôtre, qui visiblement a reçu une vision christique en tentant constamment de tout remodeler et de tout réadapter ; comme si tout ce qui avait convenu à nos aïeux et été légué par eux-mêmes n'était que sale, obsolète et ne pouvant convenir à notre génération spontanément parfaite et accomplie. Tout en voulant faire entrer dans une case de formulaire administratif ce qui nous dépasse tous largement, le ministre de je-ne-sais-plus-quel-obscur-département-qui-a-droit-à-un-portefeuille se permet de faire passer un message historique et que la plupart de nos concitoyens aux esprits endormis considèrent comme un appel du pied pour la droite radicale : la France n'existe pas. N'est réelle que la République, celle qui veille à la sauvegarde des Libertés Fondamentales, au Bonheur des citoyens, à la Paix, au Respect des Droits de l'Homme, la Parité et l'Egalité des Chances. N'est réelle qu'une entité abstraite et sans histoire qui lutte pour un idéal inaccompli. Est prohibé tout attachement charnel à son pays, sa terre, son histoire, sa langue, est sanctionnée toute crainte quant à l'avenir de ce dernier. Si vous aimez la France pour sa campagne et le charme de ses villes c'est que vous n'avez pas compris que l'amour pour le concret est un péché. L'avantage de la manœuvre est pourtant simple : on ne peut être déçu par un idéal. Un électeur qui recherche plus de justice et de bonheur entre les hommes votera pour le meilleur orateur qui à coups de belles affiches colorées promettra un meilleur monde pour demain, quitte à ce que celui d'aujourd'hui soit en train de s'effondrer et quitte à ce que cet orateur soit celui-là même qui par son inaptitude a enfoncé son pays dans le bourbier. C'est exactement ce qui se passait à l'apogée du monde soviétique : les hommes crevaient de faim mais pleuraient à l'écoute des discours humanistes de leurs dirigeants. On nage en plein délire faucille-marteau chez Voltaire.

Chez Voltaire, il y a un problème. Pour ceux qui savent encore qui était ce dernier, Voltaire était français. Non pas un citoyen d'une quelconque république par laquelle passe la rédemption du genre humain, non il était français, comprenez qu'il vivait en France. C'est problématique, qu'est-ce donc que la France? Car notre ô combien sérénissime gouvernement, retourne encore une fois le problème. Il ne s'agit pas de définir ce qu'est l'identité nationale mais ce qu'est la France dans le débat actuel. Or la France c'est un cadavre après un meurtre, quelque chose de lourd et de compromettant qu'il faut faire disparaître en douceur avant que quiconque ne s'aperçoive de l'absence de la personne. Nos élites très futées ont trouvé une meilleure parade. Il n'y aura pas de cadavres à cacher parce qu'à l'origine la victime n'existait pas. Nul besoin d'enterrer la France, elle n'a jamais existé en tant que telle. La France c'est le nom qu'on mettait sur l'étiquette collée sur une terre avant l'avènement de la sacro-sainte République qui lui a fait l'honneur de se fonder sur son sol. La France c'est l'ère glaciaire, le big bang, le chaos avant la création de l'œuvre ultime de l'homme. Cette création n'a pas d'histoire, pas de critères, pas d'identité, raison pour laquelle je me marre bien quand un mec payé avec l'argent du français qu'il tente de rééduquer se permet de me demander mon avis sur la manière dont je dois définir un ectoplasme, une série de paramètres et de textes vides de sens et de vie. Car la République ce que je lui dois, c'est l'argent de ma bourse, mon apl, le financement de la société nationale des chemins de fer et l'uniformité du prix du timbre. La République je lui dois des euros en plus ou en moins, je n'ai avec elle qu'un rapport courtois et stérile, une relation d'argent, de vague reconnaissance à la fin du mois, un peu de sympathie. La France je lui dois tout. Je lui dois ce que je suis, je lui dois d'avoir façonné la ville de mon enfance, je lui dois de m'avoir transmis ma langue maternelle, je lui dois d'avoir en son sein les champs dans lesquels je construisais des cabanes avec mon frère l'été, les lacs dans lesquels je passais mes après-midis, je lui dois d'être le maillon d'une chaîne superbe et la continuité de quelque chose qui me dépasse, je la bénis de pouvoir me faire l'honneur d'être l'héritière de grands écrivains et de véritables génies. Je lui dois de pouvoir être connectée avec mes amis, mes voisins et les gens que je croise dans la rue car nous partageons des siècles d'histoire, une langue et des traditions.

Je bénis la France et me fous de la République. Que la République veuille accueillir toute la misère du monde est logique : elle n'a pas d'identité et par cette absence de personnalité, elle peut promettre de réussir l'alliage de la sodomie et de la burqa, des appels du minaret et des clochers, elle peut garantir un modèle multiculturel puisque quelque chose d'insipide prend tous les goûts et toutes les odeurs. La République multiculturelle peut se permettre de l'être car contrairement à la France elle n'a pas de religion, pas de langue autre que le langage universel des allocations et du bon sentiment et ses traditions reposent sur un calendrier de rentrées d'argent et de protocoles foireux : la tradition annuelle de l'allocation de rentrée scolaire en septembre, la tradition de la consommation de masse en décembre, la tradition de l'achat du gâteau en janvier... Rien n'unit les citoyens de la République puisque cette dernière leur demande de rester dissous et de ne pas se réunir autour d'éléments à partager. La République ne s'aime pas : le jour où elle se pètera la gueule quelques fous irréalistes prendront mollement les armes laissées à leur disposition et iront mourir pour un spectre mais elle n'a jamais demandé à personne de l'aimer ou de la respecter. Les autres mourront pour la France mais pas pour la République, du moins pas celle de 2009 qui sent les antiseptiques et le fromage sans bactéries homologué par Bruxelles.

samedi 10 octobre 2009

Déclarations d'amour.

Déclaration d'amour, Jacques Dutronc, 1967.


Déclaration d'"amour", Diam's, 2006.



vendredi 2 octobre 2009

La boîte à musique de Marie-Thérèse Bouchard - numéro 7


Je sors du placard. Oui j'aime Benjamin Biolay.

dimanche 27 septembre 2009

Carnets de voyage.

Paris, 19 septembre 2009.

Week-end parisien. Premier réflexe : aller à Notre-Dame que je n'ai jamais de mes yeux vu, mea culpa. Il est difficile de prier dans cet endroit qui, accaparé par les touristes, est en premier lieu un haut lieu touristique avant d'être une place de prières. Passons, je suis à Paris, je suis d'humeur à tout pardonner à tout le monde. Je marche dans l'endroit en essayant de me souvenir de chaque ombre, vitrail, détail, emplis mes oreilles et mon nez, emplis mon âme de l'esprit des pierres de cette merveille. Une chose me heurte cependant : je ne comprends pas le latin. Des hommes ont voulu me laisser un message à travers les siècles et je ne le saisis pas. Le secret de l'humanité serait ainsi en deux mots que leur sens ne me parviendrait pas. On me bassine avec le fait que le français est une langue latine mais ignore sa mère. Je suis une inculte profonde. Ma génération parle l'anglais mais ne connait pas sa langue d'origine. Nous sommes assis sur des siècles de savoir et d'or que nous avons fini par prendre pour de l'ignorance et de la haine, nous sommes sous cultivés, abêtis, passant devant notre patrimoine comme des chinois devant une vitrine de maroquinier. Pas étonnant que si peu de personnes de notre génération se sentent fières de ce qu'ils sont, leur orgueil est en haut d'une montagne que nous ne pouvons gravir faute d'équipement. Et nous avons perdu le courage de l'escalader à mains nues préférant nous complaire dans la belle culture des autres peuples millénaires et la musique métissée qui a le don de massacrer toutes celles qu'elle touche. Nous ne connaissons au final rien de véritable. Un peu d'Amérique latine sans parvenir à faire la distinction entre la Bolivie et le Pérou, un peu de danse africaine sans parvenir à en expliquer les origines ou les symboliques qui se cachent dans chacun des pas, un peu de tout, beaucoup de rien. Génération du vide absolu.

Musée de Cluny.
Il doit sans aucun doute avoir des pièces admirables dans ce musée mais peu importe. Je suis les flèches qui m'indiquent l'endroit où se trouve ma Dame, mon amour secret depuis tant d'années. Bien entendu elle m'attend. Elle me regarde avec son faucon et son petit sourire. Je m'assois devant elle et m'explose les tympans avec ceci :


Pourquoi? Parce qu'à proximité de Cluny se déroule la joyeuse et festive Techno Parade et que je ne veux pas laisser une bande d'abrutis réduire au néant mes retrouvailles avec ma maîtresse centenaire. De retour dans la rue, je devrai les supporter, les voir sauter sur les abribus, se mettre torse nu, boire de la bière, bouger les bras comme s'ils ne se cachaient plus d'être des pantins. Je devrai constater encore un peu plus le gouffre entre eux et moi, je devrai penser à ma province pour me rattacher à l'idée que nos cons ont au moins le mérite d'être moins bruyants.

Métro.
« Madame excusez-moi mais comment vous êtes trop charmante ».
Trois gamins, deux maghrébins, un noir, quarante ans en cumulé. Casquette visée sur la tête, pantalons fluos, baskets qui coûtent un smic, effort intellectuel d'une vie pour essayer de s'adresser à une femme avec un langage approximativement humain.
« Merci ».
« Ouais madame t'es toute seule? Tu veux pas rester avec nous? »
« Je vous remercie mais j'ai des choses à faire. »
« Ouais mon copain Yazid il te trouve trop charmante. »
« C'est gentil. »
« Mais vas-y qu'est-ce tu fais ta snob là? »
« Je dois descendre. »
« C'est ça tu dois descendre ! Mais va niquer ta race ! Nous de toute façon les blondes comme toi on les baisera toutes jusqu'à la dernière ! Sale chienne ! Regarde moi quand jte parle sale pute ! »
Ca a quatorze ans mais ça suinte la haine par tous les pores de la peau, ça dit « blonde » comme ça crève d'envie de dire « blanche », ça menace mon intégrité et ma race mais c'est probablement parce que leurs parents sont au chômage et que les boîtes aux lettres du hall de leur immeuble sont défoncées, ce ne sont que des petits chérubins contraints d'assassiner le verbe et la politesse par dépit. N'essayez pas de deviner d'où vient ce discours, ne tâchez pas de vous alarmer de ceci en vous disant que des viols seront commis par ces merdeux d'ici cinq ans grand maximum. Faites comme Karoutchi, faites comme ceux qui nous ont vendu à cette horreur du quotidien. Baissez la tête, attendez que ça passe même si un conflit ethnico-social est la seule issue. Je me permets également de me demander ce qu'ils foutent seuls en plein Paris à cet âge-là sans un adulte à proximité. C'est curieux. Moi aussi j'ai grandi dans une banlieue mais j'étais toujours avec l'un de mes deux parents et quand je ne disais pas bonjour à la boulangère je me faisais gronder. Une bonne éducation de blanche facho dégoulinant d'intolérance je suppose.

Sous la tour Eiffel, devant le Sacré-Cœur, dans Notre-Dame, sur les Champs-Elysées, je respire Paris. Elle est grise, sale et superbe, écrin d'un patrimoine immense, des siècles et des siècles d'histoire. Je marche dans les rues au son de Vivaldi, Schubert, avec les polices du karma de Thom, avec le jazz de Conte, la guitare de Reinhardt, la musique m'aide à me détacher du sentiment de malaise qui m'étreint. Je suis dans une des plus belles villes du monde mais je suis incapable de percer les codes et secrets que m'ont laissé mes ancêtres dans leurs lieux saints aujourd'hui convertis en tas de pierre où crépitent les flashes, je vois de la chrétienté sous blister, du savoir emmuré qui crie de le laisser m'atteindre, des églises taguées, des noms de rues de saints dont j'ignore l'existence, je sens mon histoire qui m'échappe. Je voudrais prier mais ne connais aucune prière. Quand j'étais enfant ma mère ne voyait pas l'intérêt de la manœuvre, « on pratique dans son cœur ma chérie, moi l'Eglise et toutes ces simagrées j'en veux pas ».

Moulin-Rouge.

Un chauffeur de salle. « Bon alors quand un invité arrive vous vous mettez debout et vous applaudissez, allez on fait un essai ». La consigne était-elle si compliquée? Peu importe, je m'exécute. A ma droite une bande de jeunes blancs becs refait le monde à défaut de se défaire de son acné tardif.
« Ouais paraît qu'ils vont recevoir Morano. »
« Cte conne de Sarko? »
« Ouais. »
« Peuvent aller se faire foutre j'me lève pas quand elle arrive. »
« Moi non plus. »
« Putain se mettre debout pour une nana de l'ump, ce parti de facho. »

Je regarde mon ami qui m'accompagne, il me dit avec un petit sourire.
« J'étais comme ça à leur âge, pas toi? »
« Non moi à 17 ans je n'étais pas dans le moule ».

Il arrive. Petit on ne voit pourtant que lui. Il a l'esprit vif, l'œil perçant, le mot juste, il me fait oublier l'inconfort des sièges, les petits pitres assis sur ma droite qui se sont levés à l'arrivée de Morano parce qu'un type leur a demandé. Tant qu'il restera des gens comme lui pour refuser le carcan, pour exprimer ce que nos élites n'expriment pas, tant qu'il restera cet homme je garderai l'espoir. Il fait partie de ces types comme Hank, Xyr et Fromageplus qui me montrent que nous ne sommes pas seuls, que la fatalité n'en est pas une. Fin de l'émission.

« Monsieur Zemmour? »
« Mademoiselle? »
Je lui tends une main tremblante qu'il serre franchement. Mon cœur est au bord de l'explosion.
« Monsieur Zemmour, merci pour tout ».
Ma voix est chevrotante, mes yeux emplis d'admiration, je dois sans aucun doute avoir un air pitoyable mais un grand homme me sert la main et semble ému.
« Je vous en prie Mademoiselle. »
Il n'appartient qu'à moi de prolonger ce moment mais j'en ai guère envie. J'aurais patienté toute la journée pour dix secondes de communion. Zemmour a compris le « merci pour tout », il a vu une personne le remercier pour son combat quotidien, je me retrouve avec mon ami comme une ado en face de Tokio Hotel.
« AAAAHHHH je l'ai touchééééé »
« Mais merde qu'est-ce qu'il t'a fait Zemmour pour te mettre dans un état comme ça? »

Non c'est sûr, tout le monde ne peut pas le comprendre.

Salauds, vous saviez.

Hier soir, ne me demandez pas ce qui m'a pris, j'ai allumé la télévision. J'ai pourtant horreur de cet objet. Dans mon salon il est aussi innocent qu'une bouteille de wodka dans une réunion d'alcooliques anonymes : ce truc qui chauffe me veut du mal, m'envoyer des ondes de mort cérébrale et des messages subliminaux pour acheter du yaourt. Ce vulgaire cube chauffe, prend la poussière et me renvoie à la gueule ce que je tente d'oublier : je ne suis qu'une conne à qui on veut faire croire que le bonheur absolu est dans la célébrité et la consommation. Voici donc l'objet que j'ai allumé comme si j'étais assaillie d'une pulsion suicidaire. Canal plus: une prof étranglée par un de ses élèves, interviouvée par Ardisson. Bien entendu ça devrait glacer le sang mais la violence des cours de récré j'y ai eu droit toute mon enfance, que les profs aient leur dose me rassure. Plus rien ne me choque, je ne découvre plus rien. La merde que certains se retrouvent contraints de bouffer après leur licence puis leur capes, je l'ai eu dans mon assiette jeune et ce pain là ne me dégoûte plus, il m'est familier, coutumier même de voir des femmes se faire insulter dans la rue, des profs se plaindre de la vulgarité des élèves de dix ans (pour les plus vieux), des enfants se faire insulter à la cantine quand ils demandent du porc. La France de Fernandel n'existait déjà plus dans les années 90, Houria peut se rassurer ce n'est pas elle qui a eu sa peau, ses grands-frères ont déjà fait le travail. Un détail néanmoins parvient à retenir mon attention. La dame dont le nom m'échappe n'est pas la seule invitée sur le plateau. Elle est entourée de Karoutchi (membre de l'ump si besoin était de le rappeler) et d'un vieux chevelu d'un syndicat dont le nom m'échappe. Il est caricatural, un dessin du Canard enchaîné n'aurait pas oser pousser le vice à ce point : cheveux longs, barbe, tee-shirt à dessin satirique, la parfaite panoplie du rebelle intégré au système. La « gauche » et la « droite » sont confrontées en direct à la réalité qu'ils ont imposé à des millions de français depuis des années. Je les regarde. Ils écoutent le témoignage les lèvres pincées pour K. et le regard gêné pour le chevelu. Et là je suis frappée par la Grâce. Ces gens ne vivent pas coupés de la réalité. Tous les deux ne semblent pas découvrir la violence dont témoigne la victime, ils ne descendent pas de leur nuage, ils n'ouvrent pas des yeux ahuris. Non, tout ce qui est dit leur semble familier, il est fort probable que des histoires comme ça leur soient parvenues par dizaines de milliers. Même si le brave chevelu n'est pas d'un syndicat du monde enseignant je serais étonnée que des échos de professeurs malmenés n'aient pas transpercé sa chevelure pour lui parvenir aux esgourdes. Les ministres, députés, préfets, maires, journalistes, syndicalistes, toute cette masse grouillante vit dans une bulle dorée éclaboussée par le sang et les larmes mais n'en a cure. Karoutchi comme tous les autres « employés de bureau » du gouvernement sait pertinemment de quoi souffre le peuple qu'il prétend représenter. Nous sommes seuls dans notre mélasse et nous ne pouvons pas compter sur nos « élus ». Une prof s'est faite étrangler par un de ses élèves mais K. ne dit rien. Il sait. Ils savent.